lundi, juillet 10, 2006

Entretien d’embauche chez Emin Özkara (PS)

SCHAERBEEK. Un entretien d’embauche pour décrocher le poste d’attachée parlementaire qui se transforme en harcèlement, propos racistes et incitation à la fraude ? Cela se passe au Parlement bruxellois, le recruteur s’appelle Emin Özkara et la victime Gülay Kimyongür (la sœur de Bahar Kimyongür). Jusqu'ici, elle avait préféré garder le silence en faisant confiance à la promesse du Président des socialistes bruxellois. Dégoûtée de voir les nouvelles affiches du candidat Emin Özkara sur la liste Onkelinx à Schaerbeek, placardées dès le 7 juillet 2006 (voir photo) dans le quartier turc de Schaerbeek, Gülay a décidé de dénoncer l’affaire. Un entretien décapant sur les procédures de recrutement qui règnent au Parlement bruxellois…

Comment avez-vous été mis en contact ?
Lorsque j’avais terminé mes études universitaires en juin 2004, je me suis inscrite à l’Orbem pour chercher un emploi. En novembre 2004, je reçois une convocation de l’office régional qui m’annonce que je corresponds parfaitement aux exigences du poste de collaborateur pour un député bruxellois, Emin Özkara du Parti Socialiste.

Quelles étaient ces exigences ?
Etre universitaire, parler couramment le turc et avoir une bonne connaissance du français, je crois que c’était tout.

Où êtes-vous reçue pour le premier entretien d’embauche ?
Au Parlement bruxellois même. Julie Keuleers, conseillère à l’Orbem, a directement donné mes coordonnés à Emin Özkara et à peine une heure plus tard je recevais un appel téléphonique de sa part pour m’inviter à passer un entretien d’embauche l’après-midi. Comme test, il m’a demandé de résumer une séance plénière du Parlement et le sujet en cours à l’époque parlait de l’antisémitisme. Ensuite, il m’a demandé de traduire un article provenant d’un journal local turc pour examiner mon niveau de maîtrise de la langue turque. C’était un journal où on parlait justement d’Emir Özkara qui part à Emirdag en compagnie de Joseph Parmentier, un autre député régional socialiste décédé depuis. Ce n’était pas un grand journal turc mais plutôt une publication locale bruxelloise. Et donc, je devais traduire ce papier et ma traduction s’est avérée bonne. Puis, Emin Özkara m’a demandé d’écrire une lettre-type en français à l’attention des autorités pour analyser les tournures de phrase et la présentation que j’utilisais. Özkara lit ensuite la lettre et me répond : ‘cela a l’air d’être bon’ mais il préfère appeller son collègue Parmentier pour vérifier parce que son niveau d’orthographe n’est pas assez bon, ni d’ailleurs son niveau de langage… Enfin, il a demandé à un ami de m’appeler en turc pour voir comment je répondais directement au téléphone en cas d’appel dans cette langue. Je n’ai pas compris pourquoi il a demandé à quelqu’un d’autre de parler en turc avec moi. Peut-être que son niveau en turc n’est pas bon, non plus ? Aucune idée...

Quelqu’un vous a vu passer cet entretien dans ce bureau ?
Oui, Josy Dubié d’Ecolo et un autre député socialiste Mohammadi Chahid. Ce dernier est entré dire bonjour et a demandé à Emin Özkara si j’étais sa future collaboratrice parce qu’on savait qu’il cherchait deux collaboratrices. Réponse d’Özkara : ‘Non, ce n’est peut-être pas elle car c’est une des vôtres. C’est une Arabe.’ A ce moment, Mohammadi Chahid, choqué par la remarque, me regarde et me demande si effectivement je suis d’origine arabe. Je lui explique qu’on fait bien partie d’une minorité arabe en Turquie. Il repart d’un air fâché contre Özkara. Finalement, le premier entretien se termine…

On vous rappelle pour un deuxième entretien ?
Oui mais là je suis reçue dans le bureau de Joseph Parmentier qui se trouvait juste à côté de celui d’Emin Özkara. Cette fois, on me fait comprendre qu’ils veulent bien m’engager. Özkara arrive pour me dire que je suis très charmante et que le boulot d’attachée parlementaire exige beaucoup d’implications et d'investissements. Ensuite, ils me posent une drôle de question : ‘Et si demain, on décide de partir en Turquie parce que cela arrivera fréquemment, est-ce que vous nous accompagneriez ? Cela poserait-il problème à votre famille ? Et si on vous dit que demain on part en Turquie et qu’on n’a pas pu réserver de places à l’hôtel. Imaginez qu’on n’a qu’une chambre avec un seul lit double. Vous accompagnez Emin Özkara dans sa région, accepterez-vous de dormir avec lui ?’

C’est clairement une proposition indécente, non ?
Oui mais n'oubliez pas qu'on est en plein entretien d’embauche. J’ai simplement répondu que nous n’étions pas des animaux et qu’un homme et une femme peuvent dormir côte à côte sans pour autant qu’ils fassent quoi que ce soit de sexuel. J’étais choquée mais finalement le deuxième entretien se termine. Entretemps, la conseillère de l’Orbem les appelle régulièrement pour voir si je satisfais aux demandes de l’employeur. Ils répondent par l’affirmative. Du coup, elle me rappelle pour me dire que c’est bon, ils comptent m’engager mais que cela prendra un peu plus de temps que prévu. Je ne comprenais pas pourquoi les députés socialistes reculaient continuellement la date de l’engagement sans avancer des raisons. Özkara m’a même demandé si j’étais d’accord de venir travailler dès le 1er décembre mais qu’il m’engagerait qu’à partir du 15 décembre. Donc pour lui, je devais venir travailler 15 jours comme ça, gratos ! Lors du troisième entretien, j’ai fait remarquer que ce n’était pas très légal mais il m’a rétorqué que je n’étais pas obligé d’accepter la proposition mais que ce serait mieux quand même. Comme c’était un poste important à mes yeux, j’ai dit que je passerai quelques heures par jour s’il le fallait avant de commencer légalement au Parlement. Ensuite, j’ai été invitée pour un quatrième entretien au Parlement bruxellois, un lundi à 18h30…

Le Parlement est normalement fermé à cette heure, non ?
Oui, mais il a insisté pour que je passe à son bureau au Parlement, lundi vers 18h30 ! Il a même précisé que je devais l’appeler et qu’il viendrait m’ouvrir les portes. Alors là, cette dernière fois, c’était vraiment un interrogatoire politique. Il me demandait sans cesse pourquoi je ne votais pas pour des candidats turcs lors des élections. Il m’a demandé si j’avais reçu des prospectus de candidats turcs. J’ai répondu que je me souvenais de celui d’Emir Kir mais pas du sien. Un petit sourire mal à l’aise s’installe entre Özkara et Parmentier. Ils étaient quand même soulagés et contents de savoir que je ne votais quand même pas pour Kir. J’avais du mal à expliquer que je ne votais pas en fonction de l’origine ethnique. Suite à des interrogations plus poussées, j’ai compris qu’il cherchait une réponse spécifique. J’ai alors avoué que je votais à gauche. Voyant le ton des questions, je commence finalement à m’énerver. Fâchée, je réplique : ‘Vous voulez savoir quoi ? Que j’ai été candidate du PTB ? Que je ne suis plus membre du PTB depuis des années et que si je postule pour être l’attachée parlementaire d’un député socialiste, je ne peux quand même pas être d’extrême droite !’ C’est là que j’entends un grand soulagement de la part des mes interrogateurs. Ils connaissaient visiblement mon passé politique et n’attendaient que des aveux. Ensuite, ils m’ont interrogé sur mon voyage en Palestine, mes relations avec mon frère Bahar,… Özkara me dit alors que c’est dangereux pour lui d’engager quelqu’un qui est la sœur d’un militant d’une organisation d’extrême gauche. Mon frère, c’est mon frère, moi c’est moi. Impossible de lui faire comprendre cela... Ils me disaient qu’ils avaient leurs ‘informateurs’ et que je devais rien leur cacher. J’ai demandé alors pourquoi il m’avait fait traîner pendant plus d’un mois tout sachant que je n'avais aucune chance. En sortant, ils me disent quand même que cela ne change rien dans leurs appréciations, sous-entendu que je suis toujours engageable. Puis, plus aucun appel.

Vous êtes donc à ce moment toujours sans emploi…
Oui mais par chance je tombe sur une annonce internet qui m’indique que la commune de Molenbeek cherche une personne. Dès que j’ai postulé, on m’a fait comprendre que la priorité était accordée aux postulants molenbeekois et comme j’habitais la commune, j’ai décroché enfin le poste. Je suis donc engagée en mars 2005 comme adjointe à la cellule prévention / violence au sein du cabinet du bourgmestre. En octobre 2006, on organise une fête d’anniversaire dans le cabinet en compagnie de Philippe Moureaux, Ahmed Machichi, Mohammadi Chahid et des collaborateurs du bourgmestre. Présent lors de la réunion, Mohammadi Chahid me reconnaît et on reparle de l’entretien d’embauche chez Emin Özkara. Comme tout le monde s’intéresse au sujet, je raconte l’histoire à Philippe Moureaux, Président des socialistes bruxellois, et d’ailleurs Mohammadi Chahid prend ma défense en relatant le passage sur ‘une des vôtres, une Arabe’. A ce moment, Moureaux qualifie ce commentaire d'Özkara de ‘propos racistes’. ‘Un parlementaire du PS qui tient des propos racistes ?!’, s’énerve Philippe Moureaux. Je lui relate le reste. Il se lève et dit tout haut : ‘Ce sera fini pour la carrière politique de M. Emin Özkara. Je le dis ici devant tout le monde, c’est fini pour lui. Je ne laisserai pas passer cela !’. Puis il se penche vers moi et me précise : ‘parce que vous êtes la deuxième mademoiselle Gülay… Vous êtes la deuxième à vous plaindre de telles pratiques et l’autre personne était également une personne de confiance.’

Emin Özkara est 8e candidat sur la liste PS à Schaerbeek pour les prochaines élections communales de 2006. Il est membre et secrétaire du Parlement bruxellois, conseiller communal et conseiller de police à Schaerbeek. Son bilan actuel (10-07-2006) après deux années au Parlement bruxellois : zéro projets et propositions déposés et zéro interpellations et questions posées (1).

Propos recueillis par Mehmet Koksal


(1) D’après la base de données du suivi des travaux parlementaires http://www.weblex.irisnet.be